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L'Africa
subsahariana tra mondializzazione e diversità culturali
La mondialisation et le dialogue interreligieux
Juvénal Ilunga Muya
Université Pontificale Urbanienne
Introduction
L’explosion des technologies de l’information et de la
communication, le caractère de plus en plus global de l’économie
mondiale et les flux migratoires qu’elle produit affectent également
les sociétés africaines, en brisant les frontières, en bouleversant
progressivement les repères traditionnels. Il ne fait aucun doute que
notre époque est marquée par une compression de l’espace et du temps,
qui modifient en profondeur le fonctionnement du monde. D’aucuns pensent
que l’Afrique serait en dehors de ce mouvement. Mais l’on ne saurait
faire fi du fait que le dépassement du système centré sur l’état, la multiplication des institutions globales et la
mondialisation humaine appellent également à de nouveaux regards sur le
monde africain. Il aurait été certes intéressant de montrer comment ce
processus affecte effectivement l’Afrique. On aurait pu par exemple
alors parler du point de vue économique, de l’expansion des entreprises
sudafricaines sur l’échelle africaine qui met bien en évidence la
dynamique mondialiste à l’intérieur du continent africain. Il suffit
de penser à la crainte que ressentent beaucoup de dirigeants africains
face au risque d’un certain impérialisme des entreprises sud-africaine
sur le Continent. L’on peut également penser à l’internationalisation
des conflits africains contemporains, comme ceux de la région des Grands
Lacs ou en Côte d’Ivoire, comme l’autre face de la mondialisation en
Afrique et non pas seulement comme conflits tribaux. Mais pour rester fidèle
au thème qui nous a été confié, nous parlerons du dialogue
interreligieux dans l’ère de la mondialisation et de ses implications
pour la compréhension de l’identité chrétienne. L’analyse ne sera
donc pas focalisée explicitement sur le continent africain en tant que
tel, mais bien sur la dynamique du dialogue interreligieux du point de vue
chrétien.
En effet, il n’y a pas que
l’économique à être touché par le processus de la mondialisation, le
religieux est lui aussi transformé, de façon aussi intense que rapide,
par ces changements spatio-temporels. Les diverses religions peuvent être
attestatrices de la mondialisation ou la contester, mais elles peuvent
aussi présenter des réfractions inattendues, sinon inédites de la
mondialisation. Cependant, bien comprise, la mondialisation ne menace pas
nécessairement l’originalité des cultures, qui assimilent certes des
apports extérieurs, mais qui sont aussi de grandes ressources pour
affirmer durablement leurs spécificités. Cela vaut également pour les
cultures africaines, même si elles ont été considérées longtemps
comme cultures faibles, insignifiantes. La question est de savoir comment
faire pour que la mondialisation puisse bénéficier de l’apport des
religions, dans la mesure où celles-ci sont appelées à
re-lier les hommes entre eux et à l’Absolu.
Face
au risque d’une mondialisation qui serait synonyme d’uniformisation ou
qui cautionnerait la domination d’une culture particulière, nous
entendons souligner le rôle capital non seulement des « références
transversales –avant tout les Droits de l’homme- qui concernent tout
homme et qui obligent à « prendre conscience de la solidarité
humaine par delà et dans la diversité des situations », mais aussi
la nécessité d’une articulation de l’identité chrétienne comme
relation. Cela est d’une importance capitale pour l’évangélisation
de l’Afrique dans la mesure où celle-ci advient désormais dans une
Afrique marquée par la mondialisation et par la pluralité des tribus.
Nous
entendons aborder la notion de mondialisation à travers la notion ou
mieux l’expérience de l’abolition de la distance, effet de la révolution
technologique. C’est derrière cette notion ou expérience que se situe
aussi la véritable problématique religieuse de la mondialisation. La
disparition des distances fait que des référents religieux se côtoient,
coexistent, s’interpénètrent, provoquant le phénomène d’hybridation,
ou encore l’« effet de télescopage ». Les frontières
culturelles et religieuses sont devenues également « poreuses »
et cette porosité permet la transmission des influences religieuses, dont
les résultats sont souvent surprenants ou paradoxaux.
Mais il faut dire aussi que les
flux religieux ont, à leur tour, transformé les religions, suscitant des
réactions contradictoires, soit dans le sens d’un repliement sur sa
propre tradition, soit dans le sens d’un enrichissement, d’une
nouvelle compréhension de soi face à la provocation venue d’ailleurs.
Nous n’entendons certes pas dire que ce phénomène soit totalement neuf
et donc produit de la mondialisation. L’exportation de religions hors de
leurs territoires d’ « origine », leur déterritorialisation,
est un phénomène très ancien. Elle est au principe même des grands
mouvements de l’histoire, et du point de vue chrétien, elle marque la
dynamique de la mission.
Il
suffit de penser aux débuts de l’expansion du christianisme vers les
« périphéries » pour s’en rendre compte. Celle-ci
appartient à la vocation même du christianisme : « allez dans
le monde entier et faites de tous les hommes mes disciples » (Mt 28,
19). Les notions d’universel et de mondial ont toujours joué un rôle
fondamental dans le christianisme, soit par le biais de la catégorie de
l’humanité en tant que création divine soit par la référence au
salut de tous et de tout le créé. Pourtant, la donne paraît aujourd’hui
nouvelle, tant les transformations spatiales et leurs conséquences sur le
religieux sont importantes. La nouveauté de la situation actuelle est
justement l’abolition de la distance non seulement entre les individus,
mais aussi entre les religions. Le christianisme coexiste actuellement
avec une pluralité de religions qui élèvent également leur prétention
d’unicité et d’irréductibilité au fait chrétien. Pour le
christianisme, le dialogue n’est plus dès lors seulement une nécessité
lui imposer de l’extérieur par les impératifs de la coexistence
pacifique, mais une redécouverte et réappropriation du sens fondamental
de son identité comme relation.
Dans
cette perspective, le dialogue est non seulement constitutif de l’essence
chrétienne, mais c’est même à partir de lui que l’on comprendra
mieux le sens chrétien de l’unité – universalité, de l’inculturation,
bref de la rencontre de l’a/Autre. Par là, nous espérons également
mettre en évidence le fait que si la mondialisation produit effectivement
le synchrétisme et le bricolage religieux, effet de cette abolition de la
distance, l’engagement à mettre en valeur la pluralité culturelle et
religieuse ne résulte pas de la seule juxtaposition des différentes
religions, mais qu’il est de l’essence même de la religion chrétienne
de mettre en relation, de jouer le rôle de passeur. Et par conséquent,
il nous faudra opérer une autre lecture de la pluralité religieuse. Elle
ne doit pas nécessairement conduire à l’intolérance et à un souci
pour l’orthodoxie extrême. En effet, le christianisme aura un rôle
important à jouer dans la mondialisation, s’il saura
laisser entrevoir les conflits ainsi que les affinités positives
entre les forces universalisantes et particularisantes et travailler pour
la construction ou la défense des lieux qui peuvent rester sacralisés,
en tant que lieu de rencontre entre le particulier et l’universel, le
relatif et l’Absolu.
Dans cette perspective, j’aimerais recueillir les défis que soulève
la mondialisation en rapport au christianisme, non seulement comme
question du dialogue interreligieux, mais à l’intérieur même du
christianisme, comme question ayant trait à sa compréhension de de l’inculturation,
de la correlation entre universel et local, périphérie et centre. Ainsi
donc le défi pour la mission de l’église à l’heure de la
mondialisation n’est pas seulement constitué par la persistence et la
vitalité d’autres traditions religieuses, mais aussi des cultures comme
celles africaines, asiatiques ou encore latino-américaines. Le dialogue
interreligieux offre en fait l’opportunité de favoriser la rencontre du
christianisme avec ces cultures qui en pratique ne sont pas dissociable de
la religion. Il nous faudra donc commencer par préciser la relation entre
mondialisation et christianisme (I), pour ensuite aborder la question du
dialogue interreligieux (II) et des implications d’une compréhension de
l’identité chrétienne à partir de la catégorie de relation (III).
I.
La mondialisation comme phénomène complexe et pluriel
Pour
commencer on peut souligner la nuance linguistique que suppose la dualité
des termes, mondialisation et globalisation, pour dénoter le processus et
la réalité à laquelle nous faisons référence. Nous ne prétendons pas
rendre absolue d’une quelconque manière la distinction entre les sens
de ces deux termes, mais nous l’employons simplement comme permettant de
faire la lumière sur notre problème.
I. 1. Les termes de la problématique
Bien
qu’en pratique, on emploie indistinctement les deux termes –mondialisation
et globalisation- comme synonymes, on pourrait dire que la mondialisation
suggère davantage la dimension géographique tandis que la globalisation
signifie l’intégration d’une pluralité de domaines et d’aspects.
Mondialisation vient alors indiquer surtout la tendance à considérer la
planète comme une unité sur tous les plans, y compris politique et
religieux. Globalisation évoque en revanche la présence de toutes les
manières possibles et en tous lieux de mécanismes et de supports
impersonnels comme les réseaux technologiques de communication, les marchés
financiers et, en général, les appareils adaptés à des « choix
rationnels » selon la formule binaire coût-bénéfice, porteurs de
leur propre logique interne, dont les conclusions résultent de systèmes
experts et qui se satisfont d’eux-mêmes dans le développement de leur
propre jeu.
Dans
cette perspective, la mondialisation s’associe à des expressions telles
que « one world » et même « gouvernement mondial »,
et risque de suggérer la prise des décisions par un petit groupe dans
l’ombre. La globalisation, dont la forme est plus inquiétante, fait référence
à un maillage impersonnel, autosuffisant et inexorable qui peut même
essayer de faire abstraction de l’homme. Il n’y a pas de doute sur le
fait qu’en première approche la globalisation est une catégorie de la
mondialisation, qui cherche à unifier politiquement le monde, de même
que la mondialisation avance grâce à elle vers ses objectifs. Nous
considérons l’abolition de la distance comme un élément central pour
déterminer la définition de la « mondialisation ». Derrière
les nouvelles relations internationales, il y a fondamentalement le
constat que la mondialisation se définit comme la capacité que tous les
individus ont d’entrer en relation immédiatement les uns avec les
autres. Immédiatement, c’est-à-dire sans aucune médiation politique,
sans médiation de l’Etat, sans médiation institutionnelle d’aucune
sorte. En effet, la mondialisation fait de tout individu un acteur
international lorsqu’il regarde, lorsqu’il lit, lorsqu’il réfléchit,
lorsqu’il consomme, lorsqu’il voyage, lorsqu’il réagit à des
souffrances proches ou lointaines. En ce sens, l’on peut dire que le
terme mondialisation accentue le processus d’individualisation et d’internationalisation.
Et en tant que tel, elle recouvre un ensemble de phénomènes caractéristiques
de notre temps : développement des échanges internationaux,
distribution mondiale de produits alimentaires ou de vêtements, réseaux
de communication à l’échelle planétaire … sans oublier le rôle de
l’anglais, langue véhiculaire, et le sentiment accru de l’appartenance
à un monde qui repose plus que jamais sur de multiples et complexes
relations entre pays, un monde donc où les catégories de relation et
relationalité sont devenues fondamentales.
Ce
processus trouve l’appui pour son extension mondiale dans les supports
technologiques intégrés dans un réseau virtuel. Dans la mesure où
ceux-ci mettent entre parenthèses les sujets responsables, on peut dire
que la mondialisation se développe au milieu de ruines : celles de
la société internationale, pour faible qu’elle soit, celles des
communautés politiques, celles des économies et des ordres juridiques
nationaux, etc. Ruines qui rendent possibles et multiplient les conflits.
La nouvelle technologie tend également par sa nature à décentraliser.
Mais une telle décentralisation en n’étant pas liée à la
responsabilité, et en n’opérant pas sur l’organicité, conduit dans
un premier temps à une fragmentation. Celle-ci se globalise à travers
une domination qui, pour postmoderne qu’elle soit, n’en laisse pas
moins transparaître sa matrice totalitaire.
Cette
connexion entre l’universalisation et la technification ouvre, dans ses
multiples arêtes, une perspective intéressante. En effet, on a pu écrire,
à propos du village global, que la technique se caractérise par le
rapprochement de ce qui est lointain en même temps que l’éloignement
de ce qui est proche ; le village, par contraste, met étroitement
ses membres en communication en même temps qu’il les isole de ce qui
est lointain. Parallèlement, celui qui pense que la globalisation produit
une unité raisonnable se trompe : « C’est précisément
l’idée de continuité indifférenciée inspirée par la globalisation
qui empêche la réalisation de la radicale et cohérente unité d’un
ordre commun. Pour que celui-ci existe, il lui faut la reconnaissance
formelle de la discontinuité : tant horizontale, entre les différents
membres et parties qui forment l’ensemble, que verticale, entre les différents
niveaux de décision. L’indifférence pour la continuité est
incompatible avec un ordre raisonnable ; un ordre cohérent de liberté
n’est possible qu’avec une claire délimitation de la discontinuité.
Le monde requiert des villages, grands et petits, et ceux-ci requièrent
un monde, mais le village converti en monde est une contradiction
annihilante ».
Ainsi donc la mondialisation ne s’épuise pas dans la globalisation, de
même que celle-ci ne la réalise que comme une contre – figure de l’ordre
véritable.
La
mondialisation est donc un phénomène complexe et pluriel, résultat de
multiples mouvements qui impliquent des relations complexes entre le local,
le régional et le global, et qui mettent en œuvre, malgré l’effacement
des frontières, de nouvelles formes d’affirmations identitaires.
Ce phénomène nous intéresse
ici en tant que défi pour le christianisme dans sa compréhension de sa
relation aux autres religions et aux cultures. Nous devrons d’abord
prendre acte d’une certaine ambivalence : d’un côté, par son
histoire comme par sa tradition doctrinale, le christianisme semble de soi
prédisposé à accueillir favorablement le phénomène en cause ; mais
cette situation peut aussi se retourner en obstacle, pour des raisons
tenant à certains héritages du passé ou à des tentations qui,
aujourd’hui encore, menacent les Eglises elles-mêmes (risque de
relativisme et historicisme absolu). Un tel diagnostic conduira finalement
à déplacer les clivages habituels : le problème n’est pas d’abord
de savoir s’il faut être « pour » ou « contre »
la mondialisation, mais de préciser ce qui doit être la responsabilité
chrétienne par rapport aux développements actuels de cette
mondialisation.
I. 2. Mondialisation et christianisme
C’est d’abord un fait que le christianisme a pris naissance en
un temps de l’histoire marqué par une nouvelle conscience du monde.
Divers facteurs avaient permis cette évolution : des événements
d’ordre politique, tels que les conquêtes d’Alexandre et l’avènement
de l’Empire Romain ; le développement des échanges commerciaux et
des migrations à l’époque hellénistique ; l’essor de la
philosophie stoïcienne, qui élargissait l’idéal de la cité antique
et présentait l’homme comme citoyen du monde ; l’ouverture à
des sagesses et des religiosités venues de l’Asie mineure.
Les premières générations de
chrétiens reconnaissent en tout cas la portée de ce moment historique.
On se rappelle la notation significative de l’évangéliste Luc : Jésus
naît à l’époque même où Auguste vient d’ordonner « le
recensement de toute la terre » (Lc 2, 1). Les Pères de l’Eglise
vont d’ailleurs interpréter de façons bien différentes cette « rencontre »
entre cosmopolitisme gréco-romain et la naissance du christianisme. Les uns voient en elle le lieu d’un dramatique
conflit, en des temps où les chrétiens peuvent être l’objet de
violentes persécutions au sein de l’Empire : ils relisent en ce
sens les textes du NT sur le péché du monde et sur l’idolâtrie de
Babylone. D’autres soulignent plutôt le caractère providentiel de l’unification
réalisée par Auguste, surtout à partir du IVè siècle où
l’empire tolère la religion chrétienne et en vient même à favoriser
officiellement son expansion. D’autres enfin, comme à mi-chemin entre
ces deux extrêmes, veulent simplement honorer le paradoxe qu’ils ont
appris de leur maître : « Les chrétiens habitent le monde
sans toutefois être du monde ».
Pourtant si diverses que soient
ces interprétations, le christianisme a toujours été convaincu d’avoir
une responsabilité particulière par rapport à l’avenir de la « terre
habitée » (oikumenè). Cette conviction n’éclaire pas seulement
le développement des missions jusqu’aux pays les plus lointains ;
elle a aussi joué comme un puissant facteur d’invention dans l’histoire
des techniques et des sciences, dans l’ordre social et politique, et,
plus largement, dans tous les domaines où il s’avérait possible d’humaniser
la nature et le monde. C’est que cette conviction se fonde sur des données
majeures de la tradition biblique : le commandement donné à l’homme
de soumettre la Terre (Gn 1, 28) ; la vocation de toute l’humanité
à se laisser atteindre par l’annonce du salut, ainsi qu’il ressort déjà
des textes les plus universalistes de l’Ancien Testament ; la révélation
du Verbe devenu chair, partageant pleinement la condition des hommes et
donnant sa vie « pour la multitude » ; l’événement de
la Pentecôte et la mission des chrétiens, chargés de coopérer à la
transformation du monde pour le rendre accueillant à l’Esprit du
Ressuscité.
Le
christianisme serait dès lors infidèle à lui-même s’il ne s’intéressait
pas à la terre, à toute la terre –ce qui ne doit pas s’entendre dans
un sens seulement géographique, mais au sens où l’universalité chrétienne
doit opérer sur les situations humaines les plus exposées aux clivages séparateurs :
« Il n’y a ni juif ni grec, il n’y a ni esclave ni homme libre,
il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous vous ne faites qu’un
dans le Christ Jésus » (Gal. 3, 28). De ce fait, on peut dire que
la vocation chrétienne dans le monde consiste effectivement à façonner
ce citoyen universel, mondial, capable d’habiter tous les lieux, de
souffrir avec tous et de jouir avec tous. Comment les Eglises ne seraient
– elles pas, de ce point de vue, particulièrement disposées à
accueillir la mondialisation ? Comment n’y verraient – elles pas
la chance de réaliser, plus que jamais, une vocation inscrite dans les
origines mêmes de la tradition chrétiennes ?
Il serait cependant illusoire d’en rester à une appréciation
aussi positive de la situation. Ce serait d’une part, fermer les yeux
sur le fait que la mondialisation, telle qu’elle se développe en réalité,
peut avoir des conséquences malheureuses sur le plan social ou éthique
–ainsi lorsqu’elle est commandée par des lois économiques qui
servent seulement les intérêts des pays les plus puissants.
Mais surtout, quand bien même elle éviterait de telles conséquences, il
faut se demander si la « chance » ainsi offerte au
christianisme n’est pas mise en cause, à certains points de vue par
l’expérience passée et présente des diverses Eglises.
Nous pensons d’abord à l’héritage des divisions entre chrétiens.
Ces divisions, qui demeurent bien réelles malgré les progrès de l’œcuménisme,
ne contredisent pas seulement la vocation des baptisés à former un seul
corps, elles apparaissent aussi comme frein à l’annonce de l’Evangile,
en un temps où la mondialisation appellerait plus que jamais le témoignage
d’une communion entre Eglises dans l’ensemble de l’oikumenè.
Nous pensons ensuite aux dérives
qui ont marqué la pratique et la compréhension de la responsabilité chrétienne
vis-à-vis du monde. Sans vouloir généraliser ces dérives, sans vouloir
non plus s’ériger en accusateur du passé, on peut au moins reconnaître
que la mission de « soumettre la terre » a été trop souvent
perçue comme légitimant des formes violentes de domination sur la nature
et d’exploitation économique ou sociale.
De plus, au nom même des intentions les plus généreuses (le désir d’annoncer
l’Evangile à toutes les nations, selon le commandement du Christ en Mt
28 ; la préoccupation ardente au sujet des « non-chrétiens »
et de leur salut), la tentation a été grande d’imposer par la force
les doctrines et les pratiques de la « vraie religion » -
malgré les oppositions véhémentes d’un Las Casas au XVIe
siècle, d’un Saint Pierre Clavel ou encore le comportement de nombreux
missionnaires, qui d’Amérique via l’Asie à l’Afrique, ont
admirablement témoigné leur foi.
Il est vrai que les temps ont
changé … Mais ne faut-il pas admettre que certaines formes
d’ouverture au monde peuvent être, elles aussi, porteuses de quelque
violence ? N’est- ce pas le cas si on parle trop facilement des
autres (croyants ou incroyants) comme de « chrétiens qui s’ignorent » ?
N’est-ce pas aussi le cas lorsque des pratiques superficielles d’acculturation
risquent d’être perçues comme des stratagèmes permettant, sous
couvert de respect et d’accueil, d’annexer au christianisme telles
coutumes ou tels rites d’une culture donnée ?
Ne serait-ce pas le cas du dialogue interreligieux lui-même si, pour
vouloir atténuer les divergences entre religions, il devait devenir une
manière déguisée d’imposer aux autres croyants ses propres
convictions ?
A supposer même que les Églises
échappent toujours à ces dangers, on ne peut pas ignorer que le
christianisme porte la marque de cultures bien déterminées : il se
présente, certes, comme une religion universelle –bien accordée, de ce
point de vue, aux exigences de la mondialisation-, mais il est concrètement
perçu sous les traits particuliers que lui confèrent les héritages de
la tradition grecque et russe (dans le cas de l’orthodoxie) ou de la
tradition latine (dans le cas du catholicisme romain). Il est vrai que le
développement d’églises locales en dehors de l’Europe donne au
christianisme des visages divers et variés, mais la question rebondit
alors : le souci même de prendre en compte chaque tradition dans sa
spécificité ne risque-t-il pas de favoriser un pur et simple éclatement
des expériences ecclésiales ?
Il y va de la crédibilité des
Églises chrétiennes dans leur rapport au monde. Si graves soient –
elles, pourtant, de telles questions (dialogue interreligieux, œcuménisme
et inculturation) ne doivent pas détourner le christianisme de son intérêt
fondamental pour l’avenir de la terre. Elles ne l’autorisent pas à se
replier sur lui-même, mais l’invitent à accueillir la mondialisation
comme un phénomène qui, malgré ses ambiguïtés, permet aux chrétiens
de s’ouvrir à une conscience renouvelée de leur identité et de leur
responsabilité dans le monde.
II.
Le dialogue interreligieux à l’heure de la mondialisation
Parmi les défis majeurs de l’Eglise en ces débuts du troisième
millénaire, il faut nécessairement placer le dialogue inter-religieux.
On peut le percevoir comme une chance pour le christianisme, conscient du
fait qu’aujourd’hui, on est plus porté d’en souligner plus les
dangers ou mieux les effets négatifs, par rapport à l’identité et la
vitalité de la foi chrétienne. Dans un monde marqué par la pluralité
des religions et la mondialisation, le dialogue interreligieux représente
une chance en tant qu’il nous invite à une meilleure intelligence du
christianisme et de son universalité. Une telle approche ne compromet en
rien la mission de l’Eglise, mais invite à une nouvelle compréhension
de notre identité comme relation et à adopter un nouveau style.
Disons tout d’abord que le
dialogue interreligieux n’a pas comme but d’arriver à une unité de
toutes les religions du monde, mais il pourrait être défini comme
« échange de paroles et écoute réciproque engageant sur un pied
d’égalité des croyants de différentes traditions religieuses ».
Cela présuppose la grande révolution opérée par la Nostra Aetate quand
on y affirme que l’Église ne refuse rien de ce qui est vrai et saint
dans les religions (NA 2). Il ne s’agit pas d’une unité sous forme de
super-religion, mais d’une meilleure compréhension et d’une émulation
réciproque entre les religions.
Une
des opportunités offerte par le dialogue n’est pas seulement une
meilleure connaissance des autres traditions religieuses, mais aussi –à
travers le dialogue- une meilleure connaissance de ce que nous sommes.
Dans le dialogue interreligieux, il s’agit en fait du dialogue entre
tous les habitants de la famille humaine qui se rendent compte qu’ils
habitent une maison commune –oikoumenè : la planète Terre et qui
se rendent compte que ce qu’il y a de commun entre eux est plus
important de ce qui les divise.
En ce sens, le dialogue interreligieux se présente comme une grande
prospective pour la mondialisation.
C’est là redécouvrir d’une
certaine manière la perspective du document de la Commission Théologique
Internationale qui fonde le dialogue
interreligieux sur l’origine commune de tous les êtres humains, créés
à image de Dieu, soit encore sur le destin commun (la plénitude de la
vie en Dieu), ou encore dans l’unique plan salvifique divin (à travers
Jésus Christ) ou encore dans la présence active de l’Esprit Saint
parmi les fidèles des autres religions. Un tel jugement positif sur les
autres religions n’est pas motivé seulement par le fait que nous vivons
dans une époque de tolérance
et de respect de la liberté de conscience de chaque être humain ou parce
que nous aurions aujourd’hui une vision plus positive sur la possibilité
de salut en dehors de l’Eglise, mais parce que l’on comprend
aujourd’hui comment le pluralisme religieux est une réalité
humainement insurmontable et qui correspond probablement à un mystérieux
dessein de Dieu et à la nature même du christianisme comme religion de
la relation, une relation qui présuppose à son fondement le mystère de
la Trinité et de l’être comme relation.
La
théologie des religions entend justement réfléchir sur le sens de la
pluralité des traditions religieuses à l’intérieur de l’unique
dessein de Dieu.
C’est une recherche encore balbutiante et l’on peut dans une certaine
mesure comprendre les mises en garde posées par la Déclaration Dominus
Jesus. Mais il reste toutefois difficile en effet de concilier le
caractère unique du christianisme avec la valeur intrinsèque des autres
religions en rapport à l’ordre de la vérité, de la bonté et de la
sainteté, dans la mesure où l’on se cantonnerait à penser l’identité
chrétienne comme repli sur soi, alors que l’essence de la Vérité chrétienne
est relation. Dans ce sens, il me semble utile d’opérer des nuances
dans la manière dont les théologiens tentent de distinguer entre un
pluralisme religieux de fait et un pluralisme de principe. Une telle
distinction ne remet pas nécessairement en question l’unicité de la médiation
du Christ, le caractère définitif et complet de la révélation chrétienne,
l’inspiration de l’écriture Sainte.
S’il est vrai que dans la Bible nous ne trouvons pas un enseignement
direct sur le sens de la pluralité des religions dans le dessein de Dieu,
et que l’on peut même parler d’un jugement pessimiste sur les
religions païennes qui conduisent souvent à l’idolâtrie, la question
demeure de savoir comment expliquer la permanence aujourd’hui d’une
pluralité des traditions religieuses.
L’on
ne saurait laisser uniquement aux sociologues, philosophes et historiens
de la religion de donner réponse à un tel questionnement, car on sait
qu’il y va surtout de l’autocompréhension que chaque religion a d’elle-même.
Les analyses des sciences humaines se caractérisent effectivement par
cette quête d’autonomie par rapport aux religions singulières en
elles-mêmes. L’on sait aujourd’hui, par exemple combien est
controversée la vision de l’américain Sammuel Huntington ou encore
celle de l’allemand Kurtz.
En
se référant, du moins idéalement, aux études de Max Weber, Kurtz
propose une analyse des rapports entre changements religieux et
changements sociaux avec l’intention de déceler un terrain de rencontre
entre les grandes religions sur le plan éthique. Il part du présupposé
selon lequel la grande question qui nous touche aujourd’hui de plus près
n’est pas celle de savoir quelle est la vraie religion ou encore s’il
existe une tradition religieuse vraie, mais
de savoir ce que l’on peut faire pour promouvoir la coexistence
pacifique sur la planète entre les diverses traditions religieuses et laïques.
Et à en croire Kurtz, le pluralisme religieux sera une précondition de
la coexistence dans le village global du prochain millénaire.
Cette thèse qui peut avoir une
certaine plausibilité sur la plan de la méthodologie sociologique et du
point de vue de la responsabilité éthico-civile, ne peut être extrapolée
sur le plan philosophique et religieux en mettant entre parenthèse la nécessité
vitale de l’ouverture à la question ultime de la Vérité. Le dialogue
interreligieux ne peut pas éviter cette question, mais la Vérité est
dynamique, relationnelle, à la manière du Christ qui nous rappelle que
la « Vérité rend libre » et donc met en mouvement, en
relation.
Avec
Kurtz, nous sommes certes en présence d’une perspective diverse, même
si quelque peu convergente, de celle de Samuel P. Huntington. Ce dernier
prétend offrir « un modèle interprétatif global de la scène
politique mondiale »,
capable de justifier le fait que « l’élément central et plus
dangereux de la scène
politique internationale actuelle est l’accroissement du
conflit entre les différents groupes de civilisation ».
La thèse qu’il développe consiste dans le fait qu’après la Guerre
Froide, les êtres humains ne se définissent plus sur base de
l’idéologie ou système économique, mais à partir de leur propre
identité fondée sur leur langue et leur religion, sur leurs traditions
et cultures.
En se référant au texte de G.
Kepel, il souligne la forte
impulsion que, dans ces dernières années, connaissent les religions.
Cette impulsion est en partie due à l’écroulement des idéologies et
au progrès de la modernisation et de la mondialisation. Les personnes et
les groupes sociaux sentent actuellement la nécessité de nouvelles
sources d’identification, de nouvelles et solides communautés, de
nouvelles règles morales.
Dans ce contexte, on expérimenterait de nouveau la faiblesse de la
civilisation occidentale.
D’une part, elle se différencie
de toutes les autres civilisations par la forte influence qu’elle a
exercée sur elles à partir de 1500. Elle inaugurait ainsi le processus
de modernisation et d’industrialisation qui s’est répandu sur le
monde, provoquant ainsi les autres civilisations à chercher à atteindre
son niveau de richesse et de modernité. Mais d’autre part,
elle manifeste, outre des problèmes économiques et démographiques
graves, des niveaux inquiétants de dégradation morale, suicide culturel,
fragmentation politique.
L’auteur pose alors la question fondamentale : « Le vide de
l’universalisme occidental et la donnée de fait de la diversité
culturelle globale conduisent nécessairement et irrévocablement au
relativisme moral et culturel ? ».
Selon Huntington, nous pouvons nous appuyer sur deux chances.
La première consiste dans le
fait qu’il existe « une moralité minimaliste « faible »
dérivant de la condition humaine commune, et donc il est possible de
discerner des « attitudes universelles » dans toutes les
cultures. Plutôt que promouvoir apparemment des valeurs universelles
appartenant à une civilisation, les impératifs de la coexistence
culturelle exigent la recherche de ce qui est commun à la grande majorité
des civilisations. Dans un monde à plusieurs civilisations, l’unique
chemin constructif est de renoncer à l’universalisme, accepter la
diversité et chercher les communautés ».
La deuxième consiste dans le
fait qu’au-delà du fait qu’elles constituent l’élément fragile,
facilement exploitable pour créer les conflits, les religions constituent
aussi ce réceptacle à partir duquel se construisent les nouvelles
identités. En elles se trouvent en effet des valeurs communes très
importantes. Si l’on doit réussir à développer une civilisation
universelle, celle-ci émergera graduellement à travers l’exploration
et l’expansion de ces valeurs communes ».
Le diagnostic et la pronostique proposés ici sont certainement intéressants,
mais risquent aussi de jouer à la baisse, car le pluralisme religieux
actuel n’exige pas seulement d’être constaté ou de proposer des
chemins d’une coexistence pacifique entre les religions, mais soulève
la question fondamentale du sens et du destin de ce pluralisme face à la
conviction, toujours plus croissante, de l’unité du genre humain et de
l’unicité, si non de Dieu, au moins de l’horizon salvifique (pour les
religions qui ne reconnaissent pas un Dieu personnel), ou de sens et de
destin (pour ceux qui n’adhèrent
à aucune religion) de l’existence et de l’histoire humaine.
Il est donc légitime au niveau théologique de se poser la
question de savoir si la pluralité des religions que nous constatons
n’a pas un sens dans le dessein de Dieu.
Tel questionnement est conforme
à l’enseignement de Tim 2, 4 – 5 et de Act 10, 34 – 35 et à la
doctrine des Pères sur les « Semina Verbi ». La pluralité
peut être considérée comme conforme au dessein mystérieux de Dieu dont
nous ignorons le sens définitif, mais qui se révèle comme mystère de
relation non seulement en tant que Dieu un et trine, mais aussi en tant
que son absoluité est dans sa capacité à se poser gratuitement en
relation avec ce qui est totalement différent de Lui : tel est en
effet l’aspect plus bouleversant de l’incarnation en tant que mystère
de la relation Dieu-homme et que la mort –résurrection de Jésus de
Nazaret exprime à sa manière en tant qu’elle exprime le mystère de la
relation de la vie à la mort qui est le totalement autre de la vie. Et
cette relation le Christ la pose pour tout homme. Ainsi, la GS affirme que
tout homme participe au mystère pascal d’une « manière que seul
Dieu connaît » (GS 22). Le Dieu de la Bible est un Dieu qui bénit
la pluralité.
Il
n’est pas erroné toutefois de dire que l’enthousiasme pour le
dialogue interreligieux a eu pour premier effet dans certains milieux une
effective incompréhension de la valeur permanente de la mission de l’Église.
En ce sens, on peut comprendre les préoccupations et apprécier l’importance
de l’encyclique « Redemptoris missio » et de la Déclaration
« Dominus Jesus », toutes deux rappellent énergiquement l’urgence
de la mission ad gentes.
La
mondialisation devrait, en fait, devenir la chance d’accueillir les
exigences d’une « annonce aux nations » qui soit à la fois
respectueuse de la pluralité et pleinement fidèle à l’évangile du
Christ : reconnaître que Dieu aime le monde et qu’il désire se
communiquer à tout homme ; témoigner du chemin par lequel il
s’est historiquement manifesté, de manière unique, en faveur de notre
humanité et de sa destinée ultime. Pareille annonce n’entend pas s’imposer
au monde ou utiliser des
stratégies prosélytiques, mais elle doit être, dans le monde, comme la
signature personnelle et ecclésiale des baptisés. Ici sont requises la
crédibilité, la bonté et la joie de donner du messager de la bonne
nouvelle.
L’église
a donc non seulement le droit, mais aussi le devoir de témoigner sa
propre vision de l’homme et de la société en s’inspirant du message
qui lui a été confié : « malheur à moi, si je n’annonce
pas l’évangile ». Cependant dans le contexte multiculturel et
plurireligieux, une telle annonce requiert de retrouver le style de vie
discrète, kénotique de Jésus. Sans prétendre de détenir de manière
exclusive la vérité, elle peut certainement constituer une
contre-culture à l’égard d’une certaine déshumanisation de l’homme,
et lancer un avertissement prophétique face aux injustices monstrueuses
du monde de plus en plus dominé par l’impérialisme de l’unique loi
du marché.
Témoigner
de cette fidélité au messianisme de Jésus Christ signifie également
vivre d’une espérance qui va bien au-delà des confins de l’histoire
et donne la preuve du fait que le christianisme ne s’épuise pas dans
son utilité pour notre monde. L’espérance chrétienne nourrie par la réserve
eschatologique se concrétise effectivement dans l’engagement de l’église
pour les causes universels de l’homme contemporain : la justice
pour tous, la défense et la promotion des droits de l’homme, la
sauvegarde de la création, le respect absolu de la vie et l’amour
prioritaire pour les plus pauvres.
Ce
sont là tant des motifs pour placer l’Afrique au centre des préoccupations
fondamentales et de l’engagement de l’église et de tout homme de
bonne volonté.
Située dans le contexte du mystère de la relation et du dessein
mystérieux salvifique de Dieu, la pluralité des religions devient un
lieu d’une relecture du rôle même de la religion en contexte de
mondialisation. Les religions peuvent alors redécouvrir le fait que non
seulement elles sont, par delà leurs divergences, responsables du salut
au-delà de la mort, mais qu’elles sont corresponsables du destin
historique de l’être humain. D’où la nécessité de dialoguer pour
arriver à servir mieux les grandes causes qui sollicitent les hommes et
femmes de bonne volonté. C’est donc à partir de l’humain authentique
que les religions se laissent désormais interroger et juger, même s’il
n’est pas facile de dire ce en quoi consiste cet humain authentique.
Face aux dangers de la mondialisation, le dialogue interreligieux devient
une nécessité. Il devient alors une modalité d’expression du mystère
de la relatiion et donc d’une humanité plus solidaire.
Il permet d’éviter que la religion ne soit instrumentalisée au profit
de certains particularismes ethniques ou nationaux.
Face à ce repli identitaire, le
dialogue interreligieux peut devenir une grande aide. La religion est en
effet, le meilleur gardien du patrimoine culturel d’un peuple. En elle
peut se vérifier comment l’universel s’enracine toujours dans le
particulier. Qu’il s’agisse de ce qui est vraiment humain ou
authentiquement religieux, sa portée universelle se manifestera toujours
dans la mesure où il saura rester fidèle à sa propre particularité.
Cela vaut non seulement pour le dialogue interreligieux, mais aussi pour
la relation de l’église catholique aux autres confessions chrétiennes.
En
tant que signe et instrument de l’unité de tout le genre humain (LG 1),
l’unité de l’Eglise ne devrait pas être monolithique, mais diversifiée.
On ne peut pas continuer à concevoir l’unité de l’Eglise comme un
« œcuménisme de retour », comme si les autres chrétiens
devraient se convertir et devenir catholiques. L’unité que nous espérons
sera une unité dans la diversité, une unité qui sera enrichie des
valeurs de chacune des Eglises. Le Père Congar parlait d’une « diversité
réconciliée » et à l’occasion de la Déclaration commune entre
catholique et luthérien sur la justification, on a parlé de « consensus
différencié ». Il s’agit donc d’une unité dans la pluralité.
Une telle unité serait alors le modèle d’une mondialisation réussie
qui évite le double risque de l’uniformité et du repli sur des identités
particulières.
La quête de l’unité n’est
pas un but en soi, elle est expression de ce désir d’accomplissement de
la promesse qui est au centre du mouvement œcuménique. Ce qui est au cœur de la promesse, c’est effectivement la
vie en plénitude pour toute la création. Ces considérations sur le
dialogue interreligieux dans la mondialisation nous portent à penser à
nouveaux frais la responsabilité de l’être chrétien et notre mission
dans le monde contemporain.
IV.
Repenser l’identité chrétienne comme relation et responsabilité en
face du monde
Cette responsabilité suppose d’abord la conscience des risques réels
de la mondialisation, mais aussi un acte de confiance dans les ressources
nouvelles de la technique, des moyens de communication, de tout ce qui
peut favoriser les échanges entre pays et continents. Ce n’est pas là
minimiser les conséquences négatives réelles de la mondialisation,
c’est croire qu’une chance historique nous est offerte d’avancer
vers une plus grande solidarité, vers un « monde de convergence »,
« de transversalité », le seul, disait Teilhard de Chardin,
« qui sauve la dignité et les espérances de l’être ».
La mondialisation n’est donc recevable du point de vue chrétien que
dans la mesure où elle promet et sauvegarde la dignité de la personne
humaine dans sa singularité. En perspective africaine, cette singularité
renvoie fondamentalement à la dimension communautaire et donc culturelle
de la personne. C’est aussi là reconnaître qu’une telle approche
s’accorde profondément avec la vocation du christianisme, pour autant
que celui-ci est habité par l’idéal d’une « catholicité »
aux dimensions du monde, d’un dynamisme communautaire.
IV. 1. Mondialisation et communauté
S’il est vrai que la mondialisation tend à promouvoir une
communauté internationale, comme le soutient Habermas,
il faut dire que la communauté, en tant qu’elle présuppose la
communion, est différente d’une collectivité qui n’est qu’un agrégat,
un « tas ». À l’opposé de ces groupements massifs,
inorganiques, où les éléments se confondent et se noient, « la
nature, nous dit Teilhard de Chardin, se révèle pleine d’associations
construites, régies organiquement par une loi justement inverse. Dans le
cas de pareilles unités (les seules vraies et naturelles unités), le
rapprochement des éléments ne tend pas à annuler leurs différences. Il
les exalte, au contraire. En tous domaines expérimentaux, la véritable
union (c’est-à-dire la synthèse) ne confond pas : elle différencie ».
Tel est justement le cas du milieu humain, la socialisation dont il témoigne
ne signifie pas la fin, mais le début de l’Ère de la Personne »,
à condition que l’on reconnaisse dans l’amour l’énergie
fondamentale de la Vie.
On mesure la portée d’une telle insistance à une époque où la
mondialisation, par certains de ses aspects économiques et politiques,
risque fort de mettre à mal l’identité des personnes et des communautés,
surtout en Afrique où la personne se comprend et se définit à partir de
la communauté.
S’il
est vrai que la mondialisation favorise de nouvelles formes d’individualisme,
il incombe justement au christianisme de refuser les deux extrêmes :
il ne s’agit pas de cautionner ni l’absorption dans un monde indifférencié,
ni le repliement des individus sur eux-mêmes, mais de travailler à ce
que le développement de la personne humaine aille de pair avec les progrès
de la mondialisation.
D’autant plus que celle-ci
peut s’exercer à l’avantage des plus riches et des plus puissants,
contribuant par là – même à accroître les situations d’injustice,
d’exclusion ou de marginalisation, non seulement d’individus, mais
aussi des communautés et des continents entiers. Certes, on l’a rappelé,
le christianisme a été lui-même complice de certaines formes d’exploitations
économique, sociale ou culturelle au long de son histoire. Mais cet héritage
accroît sa responsabilité vis-à-vis de ceux qui, aujourd’hui comme
hier, se trouvent du côté des victimes. Une telle responsabilité ne
doit pas se limiter à soutenir des requêtes d’acculturation qui,
parfois en pratique, peuvent contribuer à maintenir certains groupes ou
pays à l’écart du processus de la mondialisation ; les Eglises
ont plutôt à témoigner de ce qu’implique, dans ce processus, la fidélité
à la tradition biblique sur la dignité de tout homme et sur la défense
des plus pauvres. C’est là poser également la question de l’inculturation
en termes de relation.
IV. 2. La dynamique de l’inculturation
Les
efforts d’inculturation, bien compris, n’impliquent pas seulement le développement
des Eglises locales, mais aussi la recherche de communications appropriées
entre les diverses églises : seule cette perspective peut faire
droit aux requêtes d’un monde qui, malgré bien des résistances, est
entraîné vers des solidarités toujours plus étroites, en même temps
qu’elle se fonde sur la conception la plus traditionnelle de la
catholicité. La signification propre des Eglises locales ne s’en trouve
pas amoindrie, mais approfondie. Bien loin de devoir favoriser l’éclatement
des expériences ecclésiales et l’indépendance progressive de
certaines églises par rapport à d’autres, elles manifestent la manière
dont des hommes et des femmes, dans une situation donnée, sont réellement
sujets ou acteurs de leur existence chrétienne.
La
question de l’inculturation est au fait celle de la reconnaissance des
chrétiens des pays antiquement dits de mission comme étant « sujets
et acteurs de leur existence chrétienne sous la motion de l’Esprit
Saint ». En effet, ils sont sujets et acteurs, à la mesure de leur
fidélité à la Parole de Dieu et à l’Esprit du Christ, lequel est
donné à chaque baptisé. Ce qui nous porte à parler ailleurs d’inculturation
comme « formation à la vie authentique ». C’est par cette
voie qu’elles ont à apporter leur contribution originale à l’Eglise
universelle.
Les relations inter-ecclésiales
exigent en tout cas, plus que jamais, une attitude de dépossession et
d’humilité –remède contre l’orgueil que Paul décelait jadis dans
les relations entre Israël et les nations ou, plus précisément au sein
de la communauté chrétienne entre les judéo-chrétiens et les paganochrétiens.
Ainsi les Eglises d’Europe doivent-elles accepter que le christianisme
puisse légitimement revêtir de nouveaux visages dans d’autres
continents, non plus seulement à la faveur d’une acculturation qui
serait conçue de l’extérieur, mais grâce au travail des communautés
chrétiennes qui sont implantées dans telle ou telle région du monde.
L’inculturation ne peut pas se
faire tout simplement dans un esprit de contraposition, mais bien dans une
dialectique constructive. Partant dans les efforts pour donner au
christianisme des figures significatives dans les différents contextes du
monde à partir des traditions propres, spécifiques, il restera essentiel
de communiquer avec nos partenaires européens et de contribuer ainsi à
la catholicité de l’Eglise. Les uns et les autres sont appelés au dépassement
de la jalousie –puisque aussi bien le Christ est « notre paix, lui
qui des deux n’a fait qu’un » (Eph 2, 14).
Le problème de l’inculturation
en contexte de mondialisation est aussi celui des frontières culturelles.
Comment admettre leur existence dans un monde fait d’interpénétrations
et d’interactions ? S’il est impossible de jeter tout simplement
au panier l’idée de frontières culturelles, il faut dire qu’il paraît
aussi absurde de réifier les frontières culturelles, les « cultural
boundaries », sinon à tomber dans les schémas peu convaincants de
S. Huntington. Nous sommes là devant une vraie question, alors que les
sciences sociales ont de plus en plus de mal à débrouiller les vertus opératoires
de la traditionnelle dichotomie entre l’universel et le particulier. Les
églises peuvent devenir effectivement ce lieu où s’opère
effectivement la transformation de ces frontières culturelles, de barrières
en horizons. Ici une réflexion sur le concept kantien de limite ( non pas
comme Schranke, mais Grenze, frontière à partir de laquelle on est appelé
à regarder au-delà, à aller au-delà) pourrait nous aider.
Il faut dire que comme l’a
bien suggéré son Eminence dans son discours d’ouverture, ni les
cultures, ni les religions ne sont des entités closes. Par les cultures,
les hommes se donnent les moyens d’habiter le monde selon des modalités
d’une richesse et d’une inventivité extraordinaires ; cet effort,
au principe de toute culture, leur est commun. Partout et toujours, l’humanité
a rencontré et rencontre les mêmes problèmes, de survie, du sens de la
différence des sexes, de la suite des générations, de la souffrance et
de la mort. Si les réponses varient, les défis de base et les
interrogations sont les mêmes. Voilà qui fonde une certaine
transversalité entre cultures, une possibilité de se comprendre dans nos
différences mêmes. Si dans certaines circonstances, les cultures peuvent
se heurter, elles sont bien plutôt ces enracinements grâce auxquels les
hommes découvrent ce qui leur est commun et à quoi ils répondent de
manière si diversifiée et si inventive.
L’une de ces références
transversales si fortement discutée de nos jours peut être les Droits de
l’homme. On peut certes relever ici aussi qu’il s’agit là d’un
modèle culturel dominant qui tend à s’imposer, que des valeurs
proprement occidentales développent leur séduction sur des esprits marqués
par d’autres valeurs. On parle alors d’une universalisation de
certaines valeurs, comme celles de liberté politique, voire d’égalité,
entre les hommes et les femmes. De même qu’on peut dire, avec Jacques
Derrida, que l’idée de pardon rayonne bien au-delà de ce qu’il
appelle la « culture abrahamique ». De son côté René Girard
insiste sur une mondialisation de certaines idées bibliques, telle que
celle de la valorisation de la victime ou l’exigence d’une
non-violence sous peine d’embraser la planète. Si ces thèses sont
exactes, elles démontreraient bien, non pas un « clash »
entre cultures, mais l’existence de points de vue partagés et de
communautés partielles de valeurs qu’aucune mondialisation
technologique ne peut conduire à ignorer.
Cette transversalité ou ces
communications par osmose de valeurs d’origines religieuses ou
philosophiques n’aboutit pas nécessairement à une uniformisation. En
quoi, ce qui a lieu dans les cultures et religions contredit l’uniformisation
technique apparente. Même si l’idée de pardon devient commune, ses
modalités d’application varient selon les cultures particulières, on
l’a vu dans le cas de l’Afrique du Sud. De même l’idée d’égalité
entre les sexes produira vraisemblablement des comportements, voire des réglementations
juridiques dans le contexte musulman, bouddhiste ou africain, qui ne
reproduiront pas nécessairement le modèle occidental, qui n’est pas nécessairement
imitable en tout point, étant elle-même d’ailleurs très variable
selon les pays et les mentalités. La même référence idéale se
traduira donc par des contenus marqués par des traditions différentes,
transformées par cette référence et cependant assumées par elle pour
lui donner une expression inédite.
Ainsi dans le domaine interreligieux et dans celui œcuménique
comme aussi sur le terrain des relations entre Eglises traditionnelle et
jeunes Eglises, les communautés chrétiennes devront sans nul doute aller
de l’avant sur les chemins d’une réconciliation mutuelle, d’un dépassement
des frontières. Soulignons qu’il n’y va pas d’une exigence
simplement intraecclésiale, mais d’une exigence qui engage la fidélité
même du christianisme à sa vocation et à sa manière de répondre aux défis
de la mondialisation. La mondialisation exige en fait des chrétiens une
claire conscience du caractère relationnel, transversal de leur identité,
telle qu’elle a été reçue du Christ lui-même, telle qu’elle a été
transmise par les meilleurs témoins de l’Evangile tout au long de l’histoire,
et telle qu’elle peut être assumée par des communautés çà et là répandues
sur la surface de la terre.
Dans un temps de l’histoire où
se dessinent plus nettement les horizons d’un monde de convergence, il
faut aux chrétiens à la fois contribuer à l’humanisation de la terre,
témoigner humblement de leur propre tradition, et s’exposer au dialogue
avec ceux qui ne partagent pas leur foi. Il leur faut aussi accepter que
l’adhésion à l’Evangile continue de susciter ça et là des réactions
d’indifférence ou d’hostilité. Mais il leur incombe en tout cas de
percevoir cette terre-ci comme le lieu même où la vie de Dieu peut déjà
prendre corps parmi les disciples du Christ. Et il importe en outre
de croire que, malgré les violences de l’histoire, cette même lumière
peut briller du Nord au Sud et d’Occident en Orient, partout où la
terre des hommes fait paraître des formes de sainteté qui rendent
elles-mêmes témoignage à l’action de l’Esprit.
Je
vous rémercie
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Juvénal Ilunga Muya est prêtre du diocèse de
Kolwezi en République Démocratique Du Congo. Depuis 1997, il est
professeur de théologie fondamentale à l’Université Pontificale
Urbanienne.
Parmi
ces publications, on peut signaler : L’expérience de la pluralité
comme lieu théologique, éd. Borrengässer, Bonn 2000 et en collaboration
avec le Prof. Bénézet BUJO, Théologie africaine au XXIème
siècle. Quelques figures, éditions Universitaires Fribourg, Fribourg
2002, vol. I.
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