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AI PARTECIPANTI AL CONGRESSO SU EVANGELIZZAZIONE E ATEISMO

 

IL DRAMMA SPIRITUALE DEL NOSTRO TEMPO

 

  Venerdì 10 ottobre 1980

 

  

Nella tarda mattinata il Santo Padre riceve in udienza nella Sala del Concistoro i partecipanti al Congresso Internazionale sul tema: « Evangelizzazion­e e ateismo », promosso dall’Istituto superiore per lo studio dell’ateismo della Pontificia Università Urbaniana.

  Il gruppo degli studiosi è guidato all’udienza dal Cardinale Agnelo Rossi, Prefetto della Sacra Congregazione per l’Evangelizzazione dei Popoli e Gran Cancelliere dell’Università Urbaniana. Sono inoltre presenti l’Arcivescovo Simon Lourdusamy, Segretario della medesima Congregazione; l’Arcivescovo Paul Poupard, Pro-Presidente del Segretariato per i Non Credenti; e il Vescovo Bohan Bejze, Ausiliare del Vescovo di Lodz.

  Dopo una breve introduzione del Cardinale Rossi, prende la parola il Rettore dell’Urbaniana, P. José Saraiva Martins, che rivolge al Papa un indirizzo di omaggio, al quale Giovanni Paolo II risponde con il seguente discorso.

 

Eminence,

Excellences,

Monseigneurs,

Chers Frères et Soeurs,

 

1. Soyez remercié de vos paroles. Comme il est facile de le constater, l’athéisme est sans conteste l’un des phénomènes majeurs, et il faut même dire, le drame spirituel de notre temps [1]

Enivré par le tourbillon de ses découvertes, assuré d’un pro­grès scientifique et technique apparemment sans limites, l’homme moderne se découvre inexorablement affronté à son destin: « A quoi bon aller sur la lune, - selon l’expression d’un des hommes de culture les plus prestigieux de notre époque - i c’est pour s’y suicider? » [2]

Qu’est-ce que la vie? Qu’est-ce que l’amour? Qu’est-ce que la mort? Depuis qu’il y a des hommes qui pensent, ces questions fon­damentales n’ont cessé d’habiter leur esprit. Depuis des millénaires, les grandes religions se sont efforcées d’y apporter leurs réponses. L’homme lui-même n’apparaissant-il pas, au regard pénétrant des philosophes, comme étant, indissociablement, homo faber, homo ludens, homo sapiens, homo religiosus? Et n’est-ce pas à cet homme­-là que l’Eglise de Jésus-Christ entend proposer la bonne nouvelle du salut, porteuse d’espérance pour tous, à travers le flux des généra­tions et le reflux de civilisations?

2. Mais voici que, en un gigantesque défi, l’homme moderne, depuis la Renaissance, s’est dressé contre ce message de salut, et s’est mis à refuser Dieu au nom même de sa dignité d’homme. D’a­bord réservé à un petit groupe d’esprits, l’intelligentsia qui se con­sidérait comme une élite, l’athéisme est aujourd’hui devenu un phé­nomène de masse qui investit les Eglises. Bien plus, il les pénètre de I’intérieur, comme si les croyants eux-mêmes, y compris ceux qui se réclament de Jésus-Christ, trouvaient en eux une secrète connivence ruineuse de la foi en Dieu, au nom de l’autonomie et de la dignité de l’homme. C’est d’un « véritable sécularisme » qu’il s’agit, selon l’expression de Paul VI dans son Exhortation apostolique « Evangelii nuntiandi »: « Une conception du monde d’après laquelle ce dernier s’explique par lui-même sans qu’il soit besoin de recourir à Dieu; Dieu devenu ainsi superflu et encombrant. Un tel sécularisme, pour reconnaître le pouvoir de l’homme, finit donc par se passer de Dieu et même par renier Dieu »[3].

3. Tel est le drame spirituel de notre temps. L’Eglise ne saurait en prendre son parti. Elle entend, au contraire, l’affronter courageu­sement. Car le Concile s’est voulu au service de l’homme, non pas de l’homme abstrait, considéré comme une entité théorique, mais de l’homme concret, existentiel, aux prises avec ses interrogations et ses espoirs, ses doutes et ses négations mêmes. C’est à cet homme­-là que l’Eglise propose l’Evangile. Il lui faut donc le connaître, de cette connaissance enracinée dans l’amour, qui ouvre au dialogue dans la clarté et la confiance entre hommes séparés par leurs con­victions, mais convergents dans leur même amour de l’homme.

            « L’humanisme laïque et profane, a dit Paul VI lors de la clôture du Concile, est apparu dans sa terrible stature et a en un certain sens défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion car c’en est une de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé? Un choc, une lutte, un anathème? Cela pouvait arriver, mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du Sa­maritain a été le modèle de la spiritualité du Concile»[4]

            Moi-même, à la tribune des Nations Unies, à New-York, le 2 octobre 1979,  j’ai exprimé ce souhait: « La confrontation entre la conception religieuse du monde et la conception agnostique, qui est l’un des signes des temps, pourrait conserver des dimensions hu­maines loyales et respectueuses, sans porter atteinte aux droits es­sentiels de la conscience de tout homme ou tout femme qui vivent sur la terre »[5] .

            Telle est la conviction de notre humanisme plénier, qui nous porte au-devant même de ceux qui ne partagent pas notre foi en Dieu, au nom de leur foi en l’homme et c’est là le tragique malen­tendu à dissiper. A tous, nous voulons dire avec ferveur: nous aussi, autant et plus que vous, s’il est possible, nous avons le respect de l’homme. Aussi voulons-nous vous aider à découvrir et à partager avec nous la joyeuse nouvelle de l’amour de Dieu, de ce Dieu qui est la source et le fondement de la grandeur de l’homme, lui-même fils de Dieu, et devenu notre frère en Jésus-Christ.

4. C’est vous dire, chers amis, combien je me réjouis de ces journées d’études qui vous rassemblent à Rome, à l’Université pon­tificale Urbanienne, sous les auspices de 1’Institut supérieur pour l’étude de l’athéisme, promoteur de votre Congrès international sur Evangélisation et Athéisme.

            Avec beaucoup d’intérêt, j’ai parcouru le programme que vous m’avez adressé. Et j’ai relevé avec sympathie la présence d’illustres professeurs et hommes d’étude, que je suis heureux de recevoir ici. A vrai dire, c’est presque un sentiment de vertige qui monte à l’esprit, en découvrant l’ampleur du champ considéré, et les axes de recher­che qui vous y avez tracés: aspects phénoménologique, historique, philosophique et théologique de l’athéisme contemporain.

            Le phénomène en effet nous envahit de tous côtés: de l’Orient à l’Occident, des pays socialistes aux pays capitalistes, du monde de la culture à celui du travail. Aucun des âges de la vie n’y échappe, de la jeune adolescence en proie au doute, au vieillard livré au scepticisme, en passant par les soupçons et les refus de l’âge adulte. Et il n’est aucun continent à être épargne.

            C’est ce qui a conduit mon prédécesseur Paul VI, de vénérée mémoire, à ériger au sein de la Curie romaine, auprès des Secrétariats pour les non chrétiens, un autre organisme voué, par vocation, à l’étude de l’athéisme et au dialogue avec les non-croyants[6]. Il doit en effet être clair aux yeux de tous que l’Eglise veut être en dialogue avec tous, y compris ceux qui se sont éloignés d’elle et la rejettent, tant dans leurs convictions affirmées et résolues que dans leurs com­portements décidés et parfois militants. L’un et l’autre du reste sont intimement mêlés. Les motivations suscitent l’action. Et l’agir, à son tour, modèle la pensée.

            5. Aussi est-ce avec reconnaissance qui j’accueille vos réflexions, pour les intégrer dans la démarche pastorale de l’Eglise en direction de tous ceux qui, à des titres divers, et de bien des manières, certes, se réclament peu ou prou de l’athéisme polymorphe de notre temps. Qu’y a-t-il apparemment de commun, en effet, entre des pays où l’athéisme théorique, pourrait-on dire, est au pouvoir, et d’autres au contraire dont la neutralité idéologique professée recouvre un véritable athéisme pratique? Sans doute la conviction que l’homme est, à lui seul, le tout de l’homme[7].

            Certes le psalmiste déjà allait, répétant: « Insensés, ceux qui di­sent qu’il n’y a pas de Dieu »[8]. Et l’athéisme n’est pas d’aujourd’hui Mais il était comme réservé à notre temps d’en faire la théorisation systématique, et d’en mettre en oeuvre la pratique à I’échelle de groupes humains et même d’importants pays.

6. Et pourtant, comment ne pas le reconnaître avec admiration, l’homme résiste devant ces assauts répétés et ces feux croisés de l’athéisme pragmatiste, néopositiviste, psychanalytique, existentiali­ste, marxiste, structuraliste, nietzschéen.... L’envahissement des pra­tiques et la déstructuration des doctrines n’empêchent pas, bien au contraire, parfois même elles suscitent, au coeur même des régimes officiellement athées, comme au sein des sociétés dites de consom­mation, un indéniable réveil religieux. Dans cette situation contras­tée, c’est un véritable défi que l’Eglise doit affronter, et une tâche gigantesque qu’il lui faut réaliser, et pour laquelle elle a besoin de la collaboration de tous ses fils: réacculturer la foi dans les divers espaces culturels de notre temps, et réincarner les valeurs de l’hu­manisme chrétien.

N’est-ce pas une requête pressante des hommes de notre temps qui, parfois désespérément et comme à tâtons, recherchent le sens du sens, le sens ultime? En dépit de leurs différences d’origine et d’orientation, les idéologies modernes se rencontrent au carrefour de l’autosuffisance de l’homme, sans qu’aucune ne réussisse à com­bler la soif d’absolu qui le tenaille. Car, « l’homme passe infiniment l’homme », comme le notait Pascal en ses Pensées. C’est pourquoi, du trop bien de ses certitudes, comme du creux de ses questions, tou­jours resurgit la quête de cet Infini dont il ne peut en lui effacer l’image, alors même qu’il la fuit: « Tu étais au-dedans de moi. Et moi, j’étais au-dehors de moi-même », confessait déjà saint Augus­tin[9].

7.   Dans son encyclique « Ecclesiam Suam », Paul VI s’interrogeait sur ce phénomène, y voyait la voie d’un dialogue de salut: « Les rai­son de l’athéisme, imprégnées d’anxiété, colores de passion et d’uto­pie, mais souvent aussi généreuses, inspirées d’un rêve de justice et de progrès, tendu vers des finalités d’ordre social divinisées: autant de succédanés de 1’Absolu et du Nécessaire.... Les athées, nous les voyons aussi parfois mûs par de nobles sentiments, dégoûtés de la médiocrité et de l’égoïsme de tant de milieux sociaux contemporains, et habiles à emprunter à notre Evangile des formes et un langage de solidarité et de compassion humaine: ne serons-nous pas un jour capables de reconduire à leurs vraies sources, qui sont chrétiennes, ces expressions de valeurs morales? »[10].

L’athéisme proclame la disparition nécessaire de toute religion, mais il est lui-même un phénomène religieux. N’en faisons pas, pour autant, un croyant qui s’ignore. Et ne ramenons pas ce qui est un drame profond à un malentendu superficiel. Devant tous les faux dieux sans cesse renaissants du progrès, du devenir, et l’histoire, sa­chons retrouver le radicalisme des premiers face aux ido1atres du paganisme antique, et redire avec saint Justin: « Certes, nous l’a­vouons, nous sommes les athées de ces prétendus dieux »[11].

            8. Soyons donc, en esprit et en vérité, des témoins du Dieu vi­vant, porteurs de sa tendresse de père au creux d’un univers refer­mé sur lui-même et oscillant de l’orgueil luciférien au désespoir dé­sabusé. Comment en particulier ne pas être sensible au drame de l’humanisme athée, dont l’antithéisme, et plus précisément l’anti­christianisme, en vient à écraser la personne humaine qu’il avait voulu libérer du pesant fardeau d’un Dieu considéré comme un op­presseur? « Il n’est pas vrai que l’homme ne puisse organiser la ter­re sans Dieu. Ce qui est vrai, c’est que, sans Dieu, il ne peut en fin de compte que l’organiser contre l’homme. L’humanisme exclusif est un humanisme inhumains »[12]. A quatre décennies de distance, chacun peut emplir ces lignes prémonitoires du Père de Lubac, du poids tragique de l’histoire de notre temps.

Quelle invitation à revenir au coeur de notre foi: « Le Rédemp­teur de l’homme, Jésus-Christ, est le centre du cosmos et de l’histoi­re »[13]. L’écroulement du déisme, la conception profane de la natu­re, la sécularisation de la société, la poussée des idéologies, l’émer­gence des sciences humaines, les ruptures structuralistes, le retour de l’agnosticisme, et la montée du néopositivisme technicien ne sont-­ils pas autant de provocations pour le chrétien à retrouver dans un monde vieillissant toute la force de la nouveauté de l’Evangile tou­jours neuf, source inépuisable de renouvellement: « Omnem novita­tem attulit, semetipsum afferens? » Et saint Thomas d’Aquin, à onze siècles de distance, prolongeait le mot de saint Irénée: « Christus initiavit nobis viam novam »[14].

            C’est au chrétien qu’il appartient d’en donner témoignage. Il porte certes ce trésor dans des vases d’argile. Mais il n’en est pas moins appelé à placer la lumière sur le candélabre, pour qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. C’est le rôle même de l’Eglise, dont le Concile nous rappelait qu’elle est porteuse de Celui qui, seul, est Lumen gentium. Ce témoignage doit être à la fois un témoignage de pensée et un témoignage de vie. Puisque vous êtes des hommes d’étu­de, j’insisterai en terminant sur la première exigence, la seconde en effet nous concerne tous.

9. Apprendre à bien penser était une résolution que l’on profes­sait hier volontiers. C’est toujours une nécessité première pour agir. L’apôtre n’en est pas dispensé. Que le baptisés sont devenus étran­gers à une foi qui jamais peut-être ne les avait vraiment habités par­ce que personne ne la leur avait bien enseignée ! Pour se développer, le germe de la foi a besoin d’être nourri de la parole de Dieu, des sacrements, de tout l’enseignement de l’Eglise et ceci dans un climat de prière. Et, pour atteindre les esprits tout en gagnant les coeurs, il faut que la foi se présente pour ce qu’elle est, et non pas sous de faux revêtements. Le dialogue du salut est un dialogue de vérité dans la charité.

Aujourd’hui, par exemple, les mentalités sont profondément im­prégnées par les méthodes scientifiques. Or une catéchèse insuffi­samment informée de la problématique des sciences exactes comme des sciences humaines, dans leur diversité, peut accumuler les obsta­cles dans une intelligence, au lieu d’y frayer le chemin à l’affirmation de Dieu. Et c’est à vous, philosophes et théologiens, que je m’adres­se: cherchez les voies pour présenter votre pensée d’une manière qui aide les scientifiques à reconnaître la validité de votre réflexion philosophique et religieuse. Car il y va de la crédibilité, même de la validité de cette réflexion, pour beaucoup d’esprits influencés, à leur insu même, par la mentalité scientifique véhiculée par les me­dia. Et déjà je me réjouis que la prochaine assemblée plénière du Secrétariat pour les non-croyants en mars-avril prochain approfon­disse ce thème: Science et Non Croyance.

            Il me faut conclure. Affrontée plus que jamais au drame de l’a­théisme, l’Eglise entend aujourd’hui renouveler son effort de pensée et de témoignage, dans l’annonce de Evangile. Alors qu’un essaim de questions envahit l’esprit de l’homme en proie à la modernité, le mystère demeure par delà des problèmes. Et, comme le Concile Vatican II nous l’a enseigné, « le mystère de l’homme ne s’éclaire vrai­ment que dans le mystère du Verbe incarné »[15]. Que son Esprit de lumière inspire votre labeur intellectuel et que son Esprit de force anime votre témoignage de vie! J’accompagne ce souhait et cette prière de ma Bénédiction Apostolique.


[1] Cf. Constitution apostolique Gaudium et spes, sur l’Eglise dans le monde de ce temps, n. 19.

[2] André Malraux, Préface à i’Enfant du rire, de P. Bockel, Grasset

[3]  N. 55.

 

[4] Paul VI, allocution au Concilie Vatican Il, le 7 décembre 1965: AAS 68 (1966), p. 55.

[5] Discours aux Nations Unies, 2 octobre 1979, n. 20.

[6] Constitution apostolique Regimini Ecclesiae Universae, du 15 aoùt 1967, en référence à l’enseignement de Vatican TI, Gaudium et speS, nn. 19-21 et 92.

[7]  Cf. mon homélie du ler juin 1980 à Issy-les-Moulineaux

[8]  Psaume XIV.

[9]      S. Augustin, Con fessions, X, 27.

[10] Paul VI, Encyclique Ecciesiam suam, Typogr. Polygi. Vat., 6 aoùt 1964, pp. 66-67.

[11] S. Tustin, Première Apologie, VI, n. 1.

[12] R. P. Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée, Spes, 1944, p. 12. Cité par Paul VI, Encyclique Populorum progressio, Pâques 1967, n. 42.

[13] Première phrase de l’encyclique Redemptor hominis.

[14] Prima Secundae, q. 106, art. 4, ad primum.

[15] Gaudium et spes, n. 22, 1.

 

       

 
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